[CHRONIQUES] par André Gachet // Violences faites aux femmes

Plateforme de gauche pour les territoires et l'Europe de demain !

[CHRONIQUES] par André Gachet // Violences faites aux femmes

Le Gouvernement annonce un “Grenelle contre les violences conjugales “qui s’ouvrira le 3 septembre, “le 3/9/19, en écho au numéro 3919”, la ligne téléphonique consacrée aux femmes victimes de violences. La date est symbolique, il faut aussi que l’action soit efficiente.

Le Grenelle doit permettre de “construire des mesures encore plus efficaces, au plus près du terrain”. C’est-à-dire renforcer ce qui existe déjà.

Que se passe-t-il dans la Métropole de Lyon ?

La lutte contre les violences conjugales, principalement celles faites aux femmes, constitue l’une des priorités d’action de la Métropole sur le plan de la prévention et de l’accompagnement. Elle repose sur un partenariat renforcé avec les différents acteurs (État, communes, associations). (Plan Métropolitain des Solidarités).





Récit de 4 jours dans la vie d’une femme victime de menaces, de harcèlement et de violences par son compagnon.



Ce récit rend compte de ce qui s’est produit au cours des premiers jours de juillet 2019 à un moment où la totalité de la presse et des réseaux sociaux se fait l’écho de ce qui est considéré comme un « féminicide ». Le nombre de femmes mortes sous les coups de leurs conjoints est alors de 75 depuis le début de l’année (elles seront 85 à la fin du mois d’août).



Ce compte rendu ne comporte aucun nom de personnes ou de lieux tout simplement parce qu’il ne s’agit pas ici de stigmatiser qui que ce soit mais bien de comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas au regard des priorités que la Métropole s’est fixées.



Lundi 8 juillet 2019, c’est un père très inquiet qui me sollicite me faisant part de ses peurs concernant sa fille. Celle-ci a 22 ans, elle est mère d’un enfant de 3 ans et attend une seconde naissance.

Son compagnon a déjà subi une condamnation pour des faits de violences. Il réitère aujourd’hui ses menaces. Le père de la jeune femme est d’autant plus inquiet qu’il ne peut guère la secourir. Atteint d’un cancer en phase avancée, il est le plus souvent cloué au lit dans son studio. Un premier contact de la jeune femme avec le service social de la Métropole par téléphone n’a rien donné (étape 1). C’est donc lui, le père, qui appelle à son tour, très vite il va s’énerver et parler des 75 victimes du féminicide.

Il se tourne vers moi pour la recherche d’un logement en urgence et pour le soutenir afin de convaincre sa fille de porter plainte. Nous sommes le lundi. Compte-tenu du récit qu’il me fait, je prends contact avec sa fille. Je lui conseille de se rendre à la maison de la Métropole. Le lundi, elle parle avec l’assistante sociale qui ne peut la recevoir le jour-même mais un rendez-vous est fixé pour le lendemain (étape 2).



Ainsi se termine la première journée.



oOo



Mardi 9 juillet, au cours du rendez-vous l’assistante sociale lui fait part de son impuissance (étape 3). La jeune femme me rappelle.

Après avoir pris des informations auprès d’une Maison de Justice, je prends contact avec une permanente du dispositif d’aide aux victimes (qui sera d’un grand soutien tout au long du périple que je décris), je suis en mesure de conseiller une série de démarches.

Tout d’abord appeler le 39 19. Elle me rappel ¾ d’heures après pour me dire que « ça sonne dans le vide » (étape 4). En conséquence je lui conseille de prendre contact avec un des points d’accueil Info-victimes (étape 5) proche de lieu où elle se trouve. A partir de ce contact, elle est orientée sur une association compétente. Il lui est conseillé de se rendre à la permanence de jeudi (étape 6).

Dans l’urgence, je lui conseille tout de même de passer au Commissariat en lui rappelant que la plainte est indispensable pour lancer le dispositif de protection.

Compte-tenu des craintes qu’elle exprime, je reprends contact avec la permanente. Nous reprenons ensemble les différentes démarches, elle me confirme que nous suivons le bon chemin. Elle me demande un peu plus de précisions pour pouvoir prendre le relais lorsque ce sera possible.

Le contact téléphonique avec les services de police ne rassure pas la jeune femme (étape 7) : elle peut venir, mais il n’y a pas de solution.

De mon côté j’alerte une collègue élue de la commune où la jeune femme vit. Elle-même va élargir le cercle avec d’autres élus et des responsables communaux de la sécurité (étape 8). Je suis assez confiant pour la suite.

Mais lorsque je rappelle la jeune femme, elle me dit qu’elle n’a pas été au Commissariat. Elle ne croit pas que ce soit utile. Heureusement, suite aux interventions de ma collègue élue, c’est le Commissariat qui l’appelle et lui dit de venir le lendemain matin (étape 9).



Ainsi se termine la deuxième journée.



o0o



Mercredi 10 juillet, elle se rend au commissariat. Elle est reçue par une OPJ (étape 10). Elle fait part de ses craintes de représailles si elle porte plainte. En conséquence on n’en parle plus. Aucune plainte n’est enregistrée. L’OPJ lui conseille de changer sa serrure (son compagnon menaçant dispose de la clé) et d’appeler le 17 en cas de problème.

Le soir, nous avons elle et moi un échange au téléphone sur cette journée ; elle me dit alors que le logement qu’elle occupe est gérée par une association (une nouvelle qui me surprend, il est vrai qu n’étant pas travailleur social je n’ai pas effectué de diagnostic préalable, plutôt préoccupé par la recherchc d’interlocuteurs). Cette association qui dans le cadre de la sous-location effectue aussi un accompagnement social lui annonce son passage en « commission » le jeudi suivant (étape 12), c’est-à-dire au moment où elle doit se rendre à la permanence associative. Je souligne encore l’importance de ces démarches.



Ainsi se termine la troisième journée.



oOo

Jeudi 11 juillet. Au bout du compte, la situation n’a pas vraiment évolué. Je fais le lien avec une association en charge d’un dispositif d’accueil d’urgence – sans passage obligé en commission – cela permet de débloquer un logement temporaire (étape 13). La jeune femme et son enfant sont pris en charge le soir même, avec un hébergement à l’hôtel sur une autre commune.

Le travail d’accompagnement proprement dit peut commencer.



C’est le quatrième jour.



oOo





Quelles réflexions pouvons-nous en tirer ?



La première est que les acteurs de la prise en charge existent, mais qu’il manque tout de même une animation centrale pour les faire se rencontrer. En l’espèce une douzaine de personnes et 6 institutions ont été concernées.

Les dispositifs de prise en charge en urgence ne fonctionnent pas. Alors même que l’existence d’un protocole est prévue pour agir rapidement et avec efficacité, celui-ci est inconnu des acteurs de terrain. (y compris dans les services de police, pourtant un rouage indispensable).

La personne concernée est dans la plupart des étapes laissée seule face aux décisions à prendre. L’absence de prise en compte de la vulnérabilité psychique est patente, alors même qu’elle devrait être au cœur des rencontres avec les acteurs professionnels.

Un déficit d’information qui se double d’un manque de formation et certainement de temps pour agir. Plusieurs acteurs contactés font part de leur impuissance. Cette impuissance est en premier lieu celle qui interdit de consacrer à chaque personne le temps nécessaire. Le fonctionnement formaté à la mesure montre ici non seulement ses limites mais son inanité. D’une manière générale : on ne peut minuter les entretiens.



Au sein de la Métropole, lors de la réunion d’évaluation du PLALHPD, nous avons eu l’occasion d’évoquer, en ces termes, la faiblesse de notre dispositif. Cette expérience vient renforcer les conclusions que nous avons partagées.

Dans cet exemple – qui n’est malheureusement pas unique et ne peut être considéré comme un accident de parcours – nous sommes totalement éloignés des objectifs affichés par la Métropole : Le projet s’appuie sur une approche décloisonnée des politiques des solidarités, basée sur le développement social local et la mobilisation collective des acteurs des territoires. Elle diffère d’une approche par dispositif et de fonctionnement en silo qui rendent difficile la prise en compte globale des enjeux des territoires et des besoins des habitants.

Avant de conclure, je voudrais revenir sur le rôle de l’élu dans cette occurrence. Son action devrait relever de trois champs complémentaires : la décision, la mise en oeuvre et l’évaluation.

1) Dans l’Assemblée chaque vote participe à la décision (en l’espèce, il s’agit du Plan Métropolitain des Solidarités). Le vote se fait avec parfois la conscience des imperfections du dispositif mais la conviction ou la simple reconnaissance qu’une bonne direction est prise. C’est mon cas pour ce Plan.

2) Sur le terrain,l’élu devient un passeur. Lorsqu’il est sollicité, il ne règle pas les problèmes mais doit permettre un accès au droit commun (et ce d’autant plus lorsqu’il a participé à sa mise en place). En effet c’est le droit de tous qui doit s’appliquer, garantie de l’égalité de traitement. Dans le cas présent, l’intervention que j’ai été amené à faire pour débloquer vraiment la situation n’est pas du ressort de l’élu.

3) Enfin, il lui faut faire preuve de vigilance sur l’effectivité des orientations adoptées, surtout lorsqu’elles relèvent de la compétence de sa collectivité.

Un réel effort est indispensable pour apporter un service conforme aux besoins (et aux engagements pris) dans un domaine particulièrement sensible. Pour cela, trois axes de travail pour une protection des femmes et des enfants contre les violences domestiques (les enfants sont parties prenantes dans les situations douloureuses et ont besoin eux aussi de protection). Par ailleurs le travail des associations qui s’engagent pour l’accompagnement des conjoints violents mérite d’être analysé et certainement valorisé.

Orientation 1

Une information effective de l’ensemble des personnes et institutions : Elle est indispensable pour toucher les personnes directement concernées. Elle doit être déclinée dans les mêmes termes aux services qui peuvent les accueillir et les conseiller.

Elle porte sur les démarches possibles et sur l’aide qui peut être sollicitée. Elle mentionne clairement les différents aspects qui peuvent être abordés (sur les plans social, juridique, sanitaire, éducatif, d’hébergement et de logement…). Elle doit préciser la manière de joindre les services ou associations dont l’aide peut être demandée.

La totalité de ces informations doit se trouver dans l’ensemble des lieux accessibles, des centres sociaux aux postes de polices. Ainsi, elle peut être partagée. Elle est un outil également pour les services lorsqu’il sont sollicités par les femmes victimes de violence. Son absence à l’heure actuelle est un des points noirs de l’accueil. Elle renvoie les agents à leur impuissance et les personnes en demande à leur solitude.

Il est utile que cette information soit faite dans plusieurs langues afin que chaque personne concernée puisse en bénéficier.

Orientation 2

Renforcer la formation des acteurs et encourager les échanges inter professionnels et inter institutions avec une journée interdisciplinaire annuelle (par exemple).

Le lien et la complémentarité entre les différentes disciplines et prérogatives doit se concrétiser dans des échanges de personne à personne et d’institution à institution. Le cloisonnement qui est stigmatisé à juste titre dans les positions de la Métropole doit être combattu par des moyens concrets.

Les personnels en charge de l’accueil et l’accompagnement doivent contribuer à l’élaboration des réponses. Ils doivent être soutenus par l’accès à des temps de parole indispensable pour une bonne gestion des situations de crise qu’ils rencontrent. Des moments dédiés et extra-institutionnels permettront de mesurer les besoins en ressources humaines. Si la Métropole et les autres institutions en cause ne se donnent pas les moyens humains pour répondre aux attentes, nous en resterons aux discours.

Orientation 3

Une adaptation des outils de la connaissance : nous trouvons aujourd’hui, dans nos statistiques une ligne « motifs familiaux ou personnels » qui comprend les intitulés suivants : Violences familiales ; Divorce, séparation ; Décohabitation ; Futur couple ; Regroupement familial ; … Un mélange qui interdit d’établir une priorité alors même que nous l’avons inscrite dans nos objectifs. Une fois encore je préconise l’usage de la grille ETHOS qui différencie les problématiques (ici, catégories opérationnelles 4 et 10). En l’absence de connaissance sérieuse des besoins, quantitativement et qualitativement, la construction de réponses est tout simplement inenvisageable.

Les lieux d’accueil assurant la totalité des services (aides sociales, psychologiques, sanitaires, éducatives), dans une action répondant à l’urgence (mise à l’abri, délocalisation, action judiciaire) et inscrite dans la durée (temps de l’écoute, suivi personnalisé, soutien éducatif, intervention auprès des auteurs de violences) doivent être recensés pour vérifier leur adéquation avec les problématiques repérées.



Il reste beaucoup à faire !



Un souvenir personnel pour finir : en 1977, les administrateurs du foyer l’Auvent (alors Accueil en Gare avant de se fondre au rythme des regroupements dans ce qui est devenu Alynea) se désolaient de constater qu’après prise en charge la seule issue pour les femmes victimes de violences conjugales était le « retour au foyer familial » (comme on disait alors). Il est peut-être temps que cela change ?



André Gachet

Août 2019

Laisser un commentaire