[TRIBUNE] Etre de gauche… par Renaud Payre

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[TRIBUNE] Etre de gauche… par Renaud Payre

| ETABLI : REFLEXION - ETRE DE GAUCHE... PAR RENAUD PAYRE (UN DES INITIATEURS DE LA MANUFACTURE DE LA CITE)

 

Le texte propose de pointer les éléments fondant la pertinence du clivage gauche-droite en France tout en analysant les facteurs de blocage et de contradiction que la gauche a rencontrés depuis plusieurs décennies. La gauche du vingt-et-unième doit advenir en proposant un nouveau pacte et modèle de société. Vivement la gauche de projet !

Etre de Gauche….

Il n’est de démocratie vivante sans clivages. Ils sont nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie représentative moderne. Tout gouvernant qui appelle à les dépasser doit donc légitimement susciter une suspicion. En laissant penser que la confrontation de positions et d’opinions est archaïque, il ferait reposer sur sa seule personne l’unité de la cité ou de la nation au détriment du débat et de la délibération. Inexorablement les oppositions prendraient alors d’autres voies pour s’exprimer. Parmi elles, des positions plus outrancières pour mieux se distinguer. Ou alors la rue et peut-être la violence. Ces répertoires d’actions seraient voués à l’échec pour faire exister une alternative et rendre possible l’alternance. Il est, depuis le 6 mai 2017, redevenu nécessaire d’affirmer que le clivage gauche-droite n’est en rien archaïque. Mieux encore qu’il est pleinement légitime. Mais cela ne suffit pas. La gauche est bien face à un défi inédit. Figée dans la continuité des combats des décennies passées et dans des pratiques politiques ultra-professionnalisées, elle peine à proposer un projet nouveau capable de mobiliser des citoyens qui participent de moins en moins. Par son rapport ambigu aux leaders charismatiques et à la personnalisation, par son attachement au pouvoir et à son exercice durable, par sa difficulté à œuvrer à une émancipation des citoyennes et citoyens quels que soient leurs milieux sociaux, la gauche reste embourbée dans des contradictions qu’elle n’a toujours pas réussi à dépasser.

La mort ne dure pas. Leçons du passé.

Nous sommes tous le produit de notre temps et de notre histoire. Notre positionnement politique s’inscrit dans plusieurs types de temporalités.

D’abord une temporalité longue. Les historiens s’accordent pour dire que le clivage gauche-droite est multi-séculaire : pour certains il aurait commencé lors de la Révolution Française. D’autres renvoient sa genèse à la Seconde République. Dans les faits, ce clivage n’a cessé de se redéfinir. L’avènement de la Cinquième République contribue à le remodeler fortement avec l’apparition d’un parti gaulliste déjà qualifié de « parti attrape tout » et ouvrant la voie à une longue série de partis présidentiels. Malgré la force et la permanence d’un parti communiste, la gauche met alors plus de douze ans à se reconstruire. La naissance du parti socialiste traduit le ralliement aux institutions et une forme de bi-polarisation. Durablement la gauche se range derrière des institutions qui l’appauvrissent et la transforment.

Ensuite une temporalité plus courte : celle de la socialisation des individus. La socialisation primaire en premier lieu avec le rôle de la famille. Nous ne sommes jamais seuls dans l’isoloir ! Les fantômes de nos parents, grands-parents nous accompagnent. Le bulletin que l’on glisse dans l’enveloppe est toujours une manière de leur dire notre attachement ou notre rupture. Mais la socialisation est plus complexe. Elle est un processus où les évènements que nous avons connus et traversés comptent. Pour la gauche ce sera le Front Populaire ou la Résistance pour certaines et certains, la Guerre d’Algérie et ses suites (17 octobre 1961, Charonne) pour d’autres, ou encore Budapest 1956, Mai 1968, Mai 1981, Mouvement contre la loi Devaquet et la mort de Malik Oussekine , 21 avril 2002, crise financière de 2008, etc.

L’expression d’une opinion politique ne se réduit pas à un vote tous les cinq ans. D’aucuns diront, avec raison, que l’acte est même devenu minoritaire au sein du corps électoral abstentionniste comme jamais et fortement désenchanté. L’opinion renvoie à une culture avec des affects, des figures, des souvenirs qui engagent l’individu-citoyen. Et cette culture – sauf à faire preuve d’une grande grossièreté – ne peut être qualifiée d’archaïque ou de moderne.

Le progrès social, un chantier permanent

La gauche et la droite mobilisent deux visions du monde profondément différentes qui ne peuvent être rayées d’un signe de la main, d’un slogan politique ou d’une stratégie conjoncturelle. Les idéologies comptent. Sans elles aucune action politique durable et responsable ne peut être entreprise.

La droite, au-delà de la variété des familles politiques qui la composent, renvoie à une forme de naturalisme. Quel est-il ? En faisant craqueler le vernis du discours, on découvre la solidité et la permanence d’un credo : la société comme le marché sont vus comme naturalités. Ils sont perçus comme des êtres vivants dotés d’une énergie qu’il ne faut en aucun cas enrayer. Les autorités publiques n’ont comme mission que d’accompagner la vitalité de la société ou du marché. En aucun cas d’en corriger les défauts et les effets pervers.

La gauche ne croit pas en ces formes de naturalités. Elle croit en l’égalité comme fondement d’un collectif harmonieux. L’égalité vers laquelle toute société doit tendre. L’égalité qui n’est jamais donnée mais toujours conquise. La société pour se développer doit être régulée par l’intervention d’autorités publiques garantes du contrat liant entre eux les individus- citoyens. A minima, la gauche défend le principe de l’obligation des individus à respecter le contrat social et la production de services publics qui permettent de soustraire la satisfaction d’un certain nombre de besoins fondamentaux des régulations du seul marché. Mais elle peut être plus ambitieuse en se dotant d’un vrai projet, d’un contrat renouvelé, d’un progrès social redéfini.

Malgré ce clivage premier, les gauches sont diverses et leurs contours n’ont cessé de varier au cours du temps.

 

La gauche plus que jamais ! Mais quelle gauche ?

La gauche est une réalité plurielle. Le rappeler nourrit l’ire des adeptes d’une unité introuvable et illusoire. L’affirmer suscite la colère de ceux pour qui il suffit de se dire de gauche pour l’être comme un croyant refuserait d’interroger sa foi de peur qu’elle s’estompe. Reconnaitre cette pluralité permet néanmoins de pointer les défis qu’il nous faudra, toutes et tous, relever.

Nous nous sommes dispersés autour des questions économiques. La gauche a marqué sa distance par rapport au libéralisme classique. Il est vrai qu’elle l’a toujours fait force et virulence… au moment de la conquête des suffrages ! Ces posture, non suivi des faits, ont durablement sapé la confiance des citoyens. Et pour cause. Une partie des hommes et des femmes de gauche se sont perdus en défendant la recherche d’une plus grande efficacité économique. Etaient-ils devenus fous ou amnésiques en faisant de cette efficacité une fin en soi ? Si le libéralisme doit être dépassé, c’est surtout parce qu’il contribue à placer les phénomènes économiques au-dessus de tout le reste. Comme s’ils étaient désencastrés. Or l’économique, le social ont besoin du politique. Ce que la doxa libérale interdit de penser. Ce ré-encastrement devrait rester le principal objectif à atteindre, l’ultime espoir d’une action politique utile et responsable.

Nous nous sommes heurtés à la question des bonnes institutions capables de transformer la société. Le changement ne passe pas forcément par l’Etat contrairement à ce qu’une vision réduite de l’histoire laisserait croire. Et peut être aujourd’hui moins qu’hier. Nous ne pouvons oublier que la pensée pluraliste voire le fédéralisme autogestionnaire ont fortement marqué la gauche. À y regarder de près aux côté d’une gauche jacobine et centralisatrice cherchant à conquérir l’Etat, d’autres familles politiques se sont développées. Elles ont exploré des formes d’organisations sociales et politiques, des utopies concrètes susceptibles de permettre le changement et surtout le progrès social.

Enfin, nous nous sommes divisés sur l’exercice du pouvoir. D’abord parce que certaines familles restaient et restent révolutionnaires alors que d’autres sont …. « possibilistes ». Le possible doit devenir l’horizon d’action. On a longtemps dit que l’histoire de la gauche finissait toujours mal. Cela finit mal quand le pouvoir est exercé pour le pouvoir, quand la gauche devient le ciment d’un système, quand les réformateurs d’hier deviennent les notables régnant sur leur fief et leurs obligés, quand leur âge avancé et leur peau tannée comme un parchemin leur font même oublier l’année de leur première élection et ce pourquoi ils ont étés élus. Mais surtout le cimetière de la gauche est peuplé de combats entre purs et impurs, entre gestionnaires et tribuns, entre adeptes du compromis et ceux les taxant de compromission.

 

Il est peut-être temps d’oublier la morale des moralistes qui paralyse. Et ce pour mieux réaffirmer des valeurs fortes capables de nourrir un projet mobilisateur, un contrat entre mandants et mandataires autour d’actions à mettre en œuvre le temps de la délégation de pouvoir des citoyens aux élus.

Conclusion : vers une gauche de projet ?

Comme la deuxième gauche en son temps, la gauche de projet peut sortir d’une seule défense des acquis pour proposer un nouveau pacte et modèle de société. Elle se doit de construire sur le plan intellectuel et politique une nouvelle forme de mondialisation permettant – par les interventions des autorités publiques – de protéger les individus.

Cette gauche est avant tout girondine et européenne. Elle s’appuie sur les expériences municipalistes des années 1920-1930 ou des années 1960-1970 au moment où des municipalités interventionnistes ont transformé la vie urbaine. Aujourd’hui plus que jamais, les villes, métropole et régions peuvent être protectrices. Mais c’est en rapport avec une Europe refondée – une Europe des territoires – qu’elles peuvent protéger les citoyens de la destruction d’un ordre économique mondialisé.

Cette gauche défend un pouvoir distribué. Elle a pu s’appuyer sur un mouvement syndical et sur un tissu associatif forts dans les années 1960-1970. Elle peut aujourd’hui ré-inventer un idéal autogestionnaire en recherchant un dialogue entre institutions et nouvelles forces sociales présentes dans des collectifs ou des associations citoyennes.

Cette gauche pense que le monde bouge plus vite que l’action publique et qu’il est du devoir des responsables de constamment adapter les politiques et les institutions aux transformations sociales pour maintenir égalité, cohésion, capacité d’agir de toutes et tous. À ce titre une République moderne doit se substituer à la vieille Cinquième République. Conjuguant efficacité de l’action et délibération, elle pourra s’appuyer sur un pouvoir parlementaire renforcé et rationalisé. Les institutions doivent penser que l’individu moderne est non seulement un citoyen-électeur mais qu’il appartient également à un territoire et à des organisations collectives diverses (de la profession à l’association). Enfin le numérique a fourni de nouveaux vecteurs du lien social que les nouvelles institutions doivent davantage intégrer pour consulter et mobiliser tout en permettant aux citoyens d’interagir et d’interpeller leurs représentants.

Enfin cette gauche est fondamentalement démocratique. Elle aspire à refonder une démocratie représentative capable d’accroitre la participation des hommes et des femmes et de leur permettre de formuler des propositions. Le bilan d’une gauche ayant exercé durablement le pouvoir est incontournable. La gauche s’est non seulement ralliée aux institutions de la Cinquième République et notamment à l’institution présidentielle mais des générations d’hommes et de femmes n’ont connu que la gauche de gouvernement. Un certain cynisme s’est même imposé en faisant de l’exercice du pouvoir (et des postes qui lui sont associés) une fin en soi. À travers des cycles courts entre pouvoir et opposition, la gauche a oublié de questionner la personnalisation, la professionnalisation, la relation mandants-mandataires, le contrat de mandature et les contre-pouvoirs. À l’heure du « en même temps », du dépassement des clivages et de la post-démocratie, la gauche pour peser demain se doit de faire de la démocratie une cause.

 

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